L’état du libre dans les téléphones – 2020

En 2012, j’écrivais un article « L’état du libre dans les téléphones » . On était encore à l’époque où Apple dominait le marché des smartphones et Mozilla présentait feu-Boot2Gecko. C’était un beau bordel avec une série d’acteurs qui essayaient de rattraper le train en marche après s’être rendu compte du potentiel des smartphones. Je concluais l’article par un triste :

Je pense qu’aujourd’hui, il n’y a pas d’alternative suffisamment mature à Android et il est donc toujours le meilleur calcul.

Mais 8 ans plus tard, la situation est sûrement meilleure non ? N’est-ce pas ? …

La quête d’un OS libre pour téléphone

De mon article de 2012, la plupart des projets expérimentaux sont morts ou en voie de garage. Plus de Firefox OS, plus de Meego, Tizen relégué aux montres de Samsung et WebOS sur les frigos de LG. Faisons un rapide tour du paysage des OS +/- libres pour téléphone en 2020.

Android

Android étant maintenant ultra-majoritaire avec 70-80% de part de marché, la bonne nouvelle est que Linux s’est enfin imposé comme noyau sur la majorité des appareils dans le monde ! Cependant, un noyau libre ne sert à rien si l’enrobage est rance. Android a également attrapé les travers d’Apple. Le Play Store est toujours plus cadenassé, plus aucune application préinstallée n’est open source, surveillance à gogo. Le Don’t Evil était encore un slogan en 2012 mais n’est aujourd’hui plus qu’un lointain souvenir.

Comme Framasoft le dit si bien, il est temps de se dégoogliser !

LineageOS

LineageOS est le fork de CyanogenMod, lui-même fork d’Android. Malgré une histoire un peu difficile suite à la fermeture de CyanogenMod par manque de rentabilité en 2016, LineageOS continue son bout de chemin. Il reste, aujourd’hui, la meilleure alternative si on veut un Android sans la dépendance à Google sur un téléphone grand public ou maintenir à jour un téléphone dont le constructeur aura lâchement abandonné le support après 4 mois.

Après 6 mois d’utilisation, en lançant 3 applications en parallèle

/e/ et Replicant

Choisir un nom impossible à chercher sur un moteur de recherche est sans doute une volonté pour un projet se voulant respectueux de la vie privée… /e/ est un dérivé d’Android (ou de LineageOS plus exactement) se focalisant sur la vie privée et l’open source. La plupart des services Made in Google ont été remplacés par des alternatives libres (CardDAV pour la synchronisation des contacts, etc.). Il est même possible d’acheter un téléphone reconditionné avec /e/ préinstallé.

Replicant se base également sur LineageOS pour offrir une version sans aucun composant propriétaire. Il est, entre autres, supporté par la Free Software Foundation qui les héberge. Alors que /e/ est encore en développement actif, je parlais déjà de Replicant il y a 8 ans. Si /e/ se veut une solution clef en main fonctionnant avec le plus d’appareils possibles, Replicant ne supporte aucun driver non-libre, ce qui rend la liste d’appareils supportés beaucoup plus restreinte.

Notez qu’il existe toujours une myriade d’autres projets +/- libres avec +/- d’appareils compatibles.

Sailfish OS

Sailfish OS est le système développé par la société finlandaise Jolla. Il utilise Mer Core comme base. C’est-à-dire que Mer sert de middleware entre le matériel et l’OS. Si votre appareil supporte Mer, vous pourrez faire tourner Sailfish OS. Je ne dis pas que ça sera facile mais vous ne devrez pas écrire de driver…

Si Sailfish OS met en avant son coté alternatif et son esprit open source, le complètement libre ne semble pas non plus au rendez-vous. Le modèle est assez similaire à celui d’Android : la société Jolla assemble les composants libres, y ajoute son interface et quelques composants propriétaires (comme par exemple une couche de compatibilité permettant de faire tourner les applications Android sur Sailfish OS). Si elle a produit des téléphones à une époque, Jolla essaye pour l’instant de vendre son OS pour les appareils compatibles (des Sony Xperia). Il existe une série d’appareils alternatifs avec des ports +/- fonctionnels.

En vert libre, en mauve propriétaire

Ubuntu Touch

Canonical a abandonné l’idée d’un Ubuntu sur smartphone en 2017. Heureusement, une communauté de motivés l’a repris via UBports. Il existe quelques appareils sur lesquels il est possible d’installer un Ubuntu 16.04 (oui ça date un peu) et de profiter d’un véritable Linux avec toute sa flexibilité.

postmarketOS

Lors de la rédaction de cet article, le certificat SSL du site de postmarketOS avait expiré, symptomatique du monde des projets expérimentaux de smartphone libre portés surtout par des volontaires avec peu de moyens. Pourtant, postmarketOS semble toujours bien actif. Avec plus d’une centaine d’appareils compatibles (c’est-à-dire pouvant démarrer l’OS, pour ce qui est du support du Wifi ou Bluetooth, c’est beaucoup plus aléatoire), il y a de quoi s’amuser.

Dans un esprit très Linux, ils proposent un micro-système (10MB) basé sur Alpine Linux sur lequel on installe les packages voulus. Libre à vous de faire tourner les programmes voulus. L’idée de cette approche modulaire est de facilement proposer une image pour de nouveaux appareils et de les maintenir à jour (un gros problème sur les appareils Android avec les téléphones ne recevant plus de mise à jour système après seulement quelques mois).

À la recherche d’un système réellement libre

PureOS/Librem

PureOS est le système développé par la société Purism et vise les appareils Librem, dont le récent téléphone (expérimental) Librem 5. Il se base sur Debian et est un système de type convergence (comme Ubuntu Touch, branchez un clavier et un écran pour transformer le téléphone en PC) avec une interface GNOME.

L’approche de Purisme vise l’open source et la sécurité à tous prix. Composants et logiciels ouverts avec kill switches matériels. ArsTechnica a écrit un article le mois passé à son sujet. C’est encore à l’état de prototype (pas moyen de passer un appel) mais cela vise les hackers voulant tester un appareil réellement libre. La liberté ayant un coût, comptez aujourd’hui 749$ pour un prototype et 1999$ pour le même appareil fabriqué entièrement aux États-Unis (plutôt qu’en Chine). Les livraisons se font par petits batchs tous les quelques mois, un batch étant une amélioration de l’appareil livré précédemment. On n’est pas encore à un appareil utilisable par le grand public mais on s’en approche.

Je peux compiler Gentoo là- dessus ?

PinePhone

Si Purism voulait tout maîtriser, du matériel au logiciel, Pine64 ne produit que le matériel. Après avoir produit le portable PineBook, la montre PineTime, la tablette PineTab et autres, ils s’attaquent au téléphone avec le PinePhone. Beaucoup plus abordable, pour 149$ vous pouvez obtenir la version BraveHeart qui est un smartphone… sans OS. A vous d’installer l’un des ports expérimentaux d’un des systèmes possibles (Ubuntu Touch, Sailfish OS,…). A réserver aux bidouilleurs avertis.

Si vous êtes curieux sur les différences entre Librem 5 et PinePhone en termes de composants, je vous conseille cet article : Yet Another Librem 5 and PinePhone comparison.

Conclusion

Est-ce que la situation est mieux qu’en 2012 ? Oui et non. L’écosystème est on ne peut plus occupé par le duopole Android et iOS qui totalisent 99% du marché. Autant dire qu’aucune alternative n’a percé et, aujourd’hui, je ne m’attends pas à ce qu’une arrive à court terme.

D’un autre coté, les projets de systèmes libres se démocratisent. En 2012, il fallait avoir un Samsung ou HP pour espérer créer un nouvel OS viable (et viable est un grand mot vu le résultat). Aujourd’hui, Purism arrive à lever plus de 2 millions de dollars en 60 jours pour produire un appareil ouvert de A-Z.

Si tous ces projets sont encore très expérimentaux (il suffit de regarder cette vidéo de comparaison de différents OS pour se rendre compte qu’il reste du boulot), ils ont le mérite d’exister. C’est beau de voir qu’il y a des gens qui se donnent du mal pour sortir du merdier dans lequel on se trouve.

En 2030, je prédis SteamOS majoritaire

Et j’utilise quoi alors ?

Une des problématiques que je n’aborde pas dans cet article (se focalisant sur les systèmes d’exploitation) mais essentielle est la couche applicative. A mon grand malheur, me priver aujourd’hui d’applications comme WhatsApp n’est quasi plus possible si je ne veux pas me couper de mon cercle social. Et convaincre mon entourage à passer sur Signal ne réglera pas le problème vu que toutes ces applications populaires ne fonctionnent que sur l’un des deux OS. Le système que l’on utilisera dépendra de ses habitudes et des concessions que l’on est prêt à faire. Dans mon cas, une compatibilité minimale avec les applications Android est encore nécessaire aujourd’hui.

Mais finalement, est-ce que le système d’exploitation est vraiment le seul problème ? A quoi bon avoir un téléphone 100% libre si l’on exploite des ouvriers chinois en épuisant les mines de cobalt pour produire un nouvel appareil tous les 18 mois ? Une société comme FairPhone proposant un téléphone produit de façon éthique et assurant une réparabilité de l’appareil est tout autant essentielle.

A quoi bon avoir un téléphone 100% libre si c’est pour passer son temps sur les applications voleuses d’attention comme savent si bien le faire les réseaux sociaux ? A une époque où l’on prône la déconnexion, pourquoi pas un téléphone avec des choix radicaux comme le Hisense A5 (testé par Ploum) avec son écran e-ink ?

Je n’ai pas de conseil sur ce que vous devriez utiliser si ce n’est de tirer un maximum du téléphone que vous possédez déjà (et de le faire réparer lorsque que l’écran cassera). Lorsque mon téléphone actuel, arrivant bravement sur ses 3 ans, décédera, je verrai quel appareil conviendra à mes besoins. Mes besoins à ce moment-là, en trouvant un équilibre entre liberté logicielle, respect de l’environnement et me permettant de maintenir les liens sociaux. Mais j’espère que ce choix ne se présentera pas trop vite…

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